Renaud Camus : La banalité de la goujaterie

« On est toujours frappé par le nombre de parfaits goujats, voisins d’immeuble par exemple, nocents de palier et de cloisons en crépine, qui sont parfaitement capables de gâcher d’un cœur léger, dans la plus parfaite indifférence (ils ne comprennent même pas, si poliment que ce soit tourné, ce qu’on peut bien essayer de leur dire en faveur du silence et de ses charmes, de la tranquillité et de ses vertus), l’existence de leurs voisins et de tout un quartier mais qui, dans le même temps, professent, éventuellement sur le ton le plus menaçant, les opinions politiques les plus vertueuses, les plus étroitement conformes à la bonne doctrine. Les goujats de cette sorte, et ils sont légion, n’ont à la bouche qu’amour de l’autre, accueil universel, mixité sociale et culturelle, multiculturalisme citoyen. L’autre est pour eux une abstraction pure, un concept, dont il n’est pas étonnant dès lors qu’il soit en fait le plus dangereux des fourriers du même.

La société devient de plus en plus brutale, non seulement violente et délinquante, criminelle, mais à tout moment grossière, agressive, mufle, incivile, à mesure qu’elle est plus idéologiquement et médiatiquement bien-pensante (…)

(…) Les personnes qui viennent se placer exactement devant vous et vous bloquent la vue sur les tableaux, dans un musée ou dans une exposition, ou qui ne ressentent pas d’instinct dans le même contexte, la nécessité polie de se déplacer légèrement si vous surgissez derrière elles, ces personnes-là n’ont pas l’intention de vous nuire, en général ou de se montrer malpolies devant vous. Elles ont curieusement perdu, à force de ne pas l’exercer ni le suivre, l’instinct de l’autre et de son corps, de sa présence, de son existence même… ».

Renaud Camus, Décivilisation, Fayard, 2011, p. 189.

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