Allione langue nazie et américaine

« Mais revenons au discours nazi. D’où tire-t-il sa logique et sa structure ? Dans le film de Stan Neuman déjà cité, le commentateur rappelle ce qu’en dit Viktor Klemperer :

l’américanisation de la langue nazie ne cesse de se renforcer. Orgie de chiffres, en particulier du chiffre mille. Mille défilés pour un Reich millénaire… Abus constant de superlatifs empruntés à la langue de la publicité américaine. Tout ce que nous faisons est toujours le plus grand du monde : la plus grande autoroute, le plus grand stade, le plus grand mensonge, la plus grande ignominie.

Nous y retrouvons ces deux éléments centraux de la perversion de la langue et de la saturation, comme si les dirigeants nazis et ses propagandistes avaient puisé leur inspiration dans la pratique publicitaire des États-Unis, et cela particulièrement dans le domaine des chiffres, dont nous constatons aujourd’hui qu’il vient tenter de remplacer la parole. « Le pire qu’on pût dire du culte américain des chiffres, c’est qu’il témoignait d’une forfanterie naïve et d’une conviction de sa propre valeur », dit Klemperer, puis il ajoute que « les gens de la presse du troisième Reich [ont] été les élèves dociles des Américains ». Élèves dociles des Américains, mais aussi de ce que les États-Unis avaient assuré la promotion de la propagande par la plume initiale d’Edward Bernays. Élèves dociles, sans aucun doute, mais Klemperer précise aussi que les nazis ont dans ce domaine dépassé l’Amérique « […] non seulement par la surenchère dans l’hyperbolisme, mais aussi par sa malveillance consciente car, partout, il vise sans scrupules l’imposture et l’engourdissement des esprits[1] ».

(…)

Quant à la perversion de la langue, voici ce que Klemperer en disait :

« La langue […] dirige aussi mes sentiments, elle régit tout mon être moral d’autant plus naturellement que je m’en remets inconsciemment à elle. Et qu’arrive-t-il si cette langue cultivée est constituée d’éléments toxiques ou si l’on en a fait le vecteur de substances toxiques ? Les mots peuvent être comme de minuscule dose d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir. […] La langue nazie […] change la valeur des mots et leur fréquence, elle transforme en bien général ce qui, jadis, appartenait à un seul individu ou à un groupuscule, […] Et, ce faisant, elle imprègne les mots et les formes syntaxiques de son poison, elle assujettit la langue à son terrible système, elle gagne avec la langue son moyen de propagande le plus puissant ».

En d’autres termes, la diatribe nazie, calquée dans ses fondements sur la langue publicitaire, elle-même, on l’a vu, destinée à la manipulation des esprits, est venu empoisonner durablement l’exercice de la parole en lui instillant une double déformation : saturation et perversion de la parole dont nous n’avons pas fini de mesurer les effets ».

 

Claude Allionne, La Haine de la Parole, Les Liens qui Libèrent, 2013, p. 174.

[1] Viktor Klemperer, LTI, La Langue du Troisième Reich, Albin-Michel, Agora, 1996.

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