La perversion « l’air de rien »

Musée des marionnettes, Parme

Que le lecteur nous pardonne la brève description d’une vignette clinique passablement scabreuse mais qui nous paraît éclairante pour notre propos. Horresco referens !

Il s’agit d’une femme dans la quarantaine qui était venue nous consulter. Elle avait fait pour cela un long trajet. Elle était visiblement très angoissée. Avec peine, elle nous révéla un souvenir qui la torturait depuis de longues années, dont elle n’avait jamais osé parler à quiconque. Elle s’était sentie encouragée à le divulguer par la lecture d’un de nos articles sur ce sujet. Voici ce dont il s’agissait. La patiente appartenait à une grande famille vivant à la montagne qui se réunissait tous les dimanches pour un repas. Un de ses oncles s’arrangeait alors pour s’asseoir à côté d’elle. Pendant le déjeuner, il pratiquait des attouchements sur ses fesses, parvenant même parfois introduire un doigt dans son anus. La fillette était tétanisée, paralysée, n’osant rien manifester de l’horreur qu’elle subissait.

La patiente fut très soulagée d’avoir pu confier ce souvenir barbare. Les consultations ultérieures soulevèrent l’hypothèse d’une probable complicité de tous les acteurs de ce que l’on pourrait dénommer une « scène familiale perverse ».

Tentons un décryptage de cette scène. L’oncle en question est un pervers, assurément. Mais de quel ordre est cette perversion ? La perversion spécifiquement sexuelle s’effectue dans le contexte d’une perversion plus vaste, de type narcissique. L’oncle jouit non seulement de ses satisfactions sexuelles, mais encore du fait de sadiser sa victime devant toute sa famille, sans qu’elle n’ose ou ne puisse y réagir.

D’où provient cette paralysie ? Nous devons à Jean-Pierre Caillot la mise en évidence de multiples paradoxes aux effets « décervelants », selon le concept de Racamier, sur leurs victimes. Voyons-en quelques-uns. Il s’agit d’une réunion festive – mais la fillette est violentée. Les participants sont ses plus proches parents, avec lesquels elle devrait se sentir en sécurité – mais l’oncle abuse d’elle et les autres y consentent tacitement. L’oncle la viole – mais prend part à la fête comme si de rien n’était.

L’archétype de cette scène est celui d’une victime intérieurement dévastée mais dont l’extérieur ne trahit rien de sa souffrance interne. Cette configuration d’éviscération silencieuse semble représenter une apothéose de jouissance pour cet oncle, mais peut-être peut-on extrapoler à toutes sortes de pervers modernes.

Nous pouvons en effet élargir notre réflexion à bon nombre de situations sociétales contemporaines. La perversion qu’on n’y voit journellement à l’œuvre est bien loin des formes, encore naïves pourrait-on dire, que leur donnait le Marquis de Sade. Nulle apologie bruyante de l’inceste, du crime ou d’autres turpitudes. Mais bien plutôt des concepts comme ceux de famille, de couple, d’enfants, ou encore des valeurs comme celle d’amour, d’amitié, de fidélité ou de courage rongées de l’intérieur et vidées de leur sens. Des individus aussi, sommés de dénigrer leurs propres sensations (de dégoût par exemple ou d’indignation[1]), leurs propres valeurs, et finalement leurs propres pensées[2]. La perversion qui s’étale quotidiennement dans les médias se veut festive, moderne, novatrice. C’est sous cette carapace indiscutable, intangible, que s’opèrent aujourd’hui les pires horreurs humaines. La jouissance perverse sociale semble être de considérer tout cela comme parfaitement normal.

Juin 2018


[1] Nous avions, dans une conférence sur les perversions sociales, évoqué l’exemple d’un quotidien suisse évoquant, comme si de rien n’était, la transformation d’une habitation villageoise en « maison de l’échangisme », transformation annoncée par le syndic (le maire) sur une tonalité paterne et relayée comme telle par le journaliste. C’était en définitive le lecteur qui se voyait sommé de renier ses émois, de les dénier comme « passéistes » ou « obscurantistes » et d’adhérer aux vues perverses annoncées comme « progressistes ».

[2] Ce qui évoque le personnage de Winston, de 1984, qui s’exerce à détruire sa pensée et à croire que 2 + 2 = 5.

Laisser un commentaire