Olivier Taïeb : le psychodrame psychanalytique de groupe pour adolescents : une machine à explorer le temps ?

Le psychodrame psychanalytique de groupe pour adolescents en faisant expérimenter des jeux autour de la temporalité peut parvenir à construire un passé groupal partageable. Une séance mettant en scène une machine à explorer le temps pour retrouver le temps perdu des vacances illustre le formidable potentiel thérapeutique de ce dispositif. Mots-clés : psychodrame psychanalytique de groupe, adolescent, temporalité.

La machine à explorer le temps a été créée comme objet imaginaire par Wells en 1895 dans le roman du même nom. Son succès est en rapport avec l’idée fascinante de faire faire marche arrière au temps. Mais « la perception de l’impossibilité d’une telle action contient une telle force qu’elle détruit l’espoir d’y parvenir un jour » (Fain, 1997, p. 1685). En effet, « la marque la plus tangible de notre misère et de notre finitude est d’être rivés à un ici-mainte- nant » (Jankélévitch, 1974, p. 282). Nous nous situons donc à la fois en objet et en témoin du passage du temps et la conscience de la mort est un des fondements de la condition humaine. Mais pour le psychanalyste, la question se complexifie puisque « seul un être-conscient peut dire quelque chose sur le temps » (Green, 2000, p. 168). Grâce à notre aptitude à rêver notamment, nous avons à notre disposition une machine à explorer le temps et, par ailleurs, si nous nous savons mortels, nous souhaitons le plus souvent ne rien en savoir.

Le psychodrame psychanalytique de groupe peut offrir un espace de rêverie pour que les patients jouent avec la temporalité (Kestemberg et Jeammet, 1987 ; Anzieu, 1994 ; Caillot, 2001). Une séance d’un psychodrame de groupe mettant en scène une machine à explorer le temps va l’illustrer de façon exem- plaire. Il s’agit d’un psychodrame faisant partie des activités thérapeutiques proposées par un hôpital de jour pour adolescents et jeunes adultes. Les séances sont hebdomadaires et durent une heure chacune. Le groupe est semi- ouvert et peut accueillir six à sept patients. Il est dirigé par un meneur de jeu (O.T.), aidé par deux co-thérapeutes (C.L.D et S.B.).

À cette rentrée, en septembre, cinq patients en font partie, mais une patiente, Marie, qui a 17 ans et qui est dans le groupe depuis un an, ne pourra pas continuer, étant désormais scolarisée à temps plein. Frédéric a 17 ans et est le plus ancien du groupe. Il y est rentré il y a deux ans, suivi par Ethan qui a 19 ans, arrivé un mois plus tard. Ludivine a 19 ans et fait partie du groupe depuis un an, tandis que Medhi, âgé de 20 ans, n’y est entré qu’en janvier de l’année précédente. Frédéric avait dans l’enfance un trouble du spectre autis- tique mais il va beaucoup mieux depuis quelques années. Il est en seconde dans un lycée professionnel. Ethan présente un tableau schizophrénique apparu progressivement vers 13-14 ans avec une symptomatologie principale- ment déficitaire. Medhi présente un probable état-limite depuis l’enfance. Il vient de réussir un bac professionnel mais est perplexe devant son avenir. Ludi- vine présente un trouble de la personnalité limite depuis l’adolescence dont la symptomatologie est devenue moins bruyante depuis quelques mois. Long- temps déscolarisée, elle vient de réussir un CAP pour travailler dans la petite enfance.

LA SÉANCE

Nous sommes fin septembre. Les séances ont repris depuis trois semaines après l’interruption de l’été avec Frédéric, Ethan et Medhi. Ludivine était absente. Elle rentre juste de vacances. Dans la première partie de la séance, Ludivine explique qu’elle a eu du mal à rentrer de vacances mais qu’elle a pensé à nous chaque semaine. Elle est déçue d’apprendre la sortie définitive de Marie et demande si une nouvelle patiente est attendue dans le groupe. Je 1 rappelle le caractère semi-ouvert du groupe et je dis qu’il y aura de nouvelles indications mais qu’aucune entrée n’est prévue pour l’instant. Elle me dit qu’elle ne me trouve pas très bronzé et je lui fais alors remarquer que les vacances sont finies depuis presque un mois. Elle associe sur son propre teint : « Peut-on me prendre pour une beurette ? », puis demande à Medhi d’où il vient, une question qu’elle avait déjà posée il y a quelques mois avant l’été, comme si une nouvelle présentation était nécessaire après de si longues vacances. Medhi lui répond qu’il vient de Madagascar. Frédéric décrit à Ludi- vine la scène de la semaine précédente où un vieil entraîneur d’une équipe de football était retrouvé mort. Les patients et les cothérapeutes avaient joué une équipe orpheline, désorientée et inquiète quant à son devenir après cette mort. Medhi revient sur les longues vacances de Ludivine et rapporte que, lui, il n’est pas du tout parti en vacances cet été. Il exprime un vécu d’injustice et de préjudice vis-à-vis de la France adressé à Ludivine : « Je n’ai pas pu partir en vacances alors que mon grand-père a fait la guerre d’Algérie et qu’il s’est battu pour la France. » Ethan reste assez silencieux pendant cette première partie, comme à son habitude. Frédéric propose alors un scénario à propos de la « nostalgie » de Ludivine pour ses vacances. Un groupe de jeunes gens de 15 à 20 ans utilise une machine à remonter le temps pour retrouver le temps des vacances. Frédéric propose de jouer la machine elle-même. Ludivine, Medhi, Ethan et les cothérapeutes jouent les jeunes gens qui ont envie de retourner en vacances.

Pendant le jeu, les jeunes gens se regroupent autour de la machine à remon- ter le temps jouée par Frédéric. Ils sont enchantés de retourner en vacances. Ces vacances étaient si réussies, le lieu si beau qu’ils ont envie à la fois de les « revivre » et d’y retourner. La machine se met en marche. Ethan, Medhi, Ludi- vine et les cothérapeutes se rapprochent de Frédéric qui tourne autour de son axe et déploie ses bras en hauteur comme une hélice qui se met en route de plus en plus rapidement. Puis la machine ralentit : ils sont arrivés. Ils sont ravis. Tout est toujours aussi beau, ils ne sont pas déçus par leur retour. Ils se promènent, discutent et rient ensemble. Mais assez rapidement, ils souhaitent repartir et rejoindre le temps qu’ils ont quitté. Frédéric fait parler la machine et annonce qu’elle est désormais hors service et qu’ils vont devoir rester au moins dix ans en vacances. Les jeunes sont tous surpris et inquiets par cette immobilisation forcée dans ces vacances suspendues. Les cothérapeutes suivent leur mouvement. Les jeunes ont peur de ne plus rien reconnaître du monde qu’ils ont quitté quand ils y reviendront. Ils se mettent alors en colère contre la machine et commencent à lui donner des coups de pieds et des coups de poings (en respectant, bien sûr, le faire-semblant). Frédéric au début rit mais il est vite dépassé par les coups qui pleuvent sur lui. La machine finit par se remettre en marche et revient dans le temps et dans l’espace précédent. Les jeunes gens, une fois arrivés, sont tous soulagés, sortent de la machine et se séparent. J’interromps alors le jeu.

Les patients semblent un peu étourdis par le jeu, même s’ils se disent « contents » de la scène. Ludivine, Medhi et Ethan ne parviennent pas à mettre des mots sur l’angoisse qui les a saisis quand Frédéric a déclaré que la machine était en panne. Je souligne cette angoisse devant ce temps suspendu, immobi- lisé. Quand allaient-ils pouvoir rentrer ? Comment reprendre le cours de la vie après dix ans d’immobilisation dans le temps des vacances ? Comment aussi reprendre le cours de la vie après plusieurs années passées dans le psychodrame et à l’hôpital de jour ? Le temps des soins, trop protégé, ne pourrait-il pas rendre difficile le « retour » à une « vie normale » ? Comment, à une plus petite échelle, reprendre le psychodrame après des vacances et une absence supplé- mentaire ? Je cite le retour d’Ulysse à Ithaque après la guerre de Troie et l’Odyssée. J’évoque aussi le vécu quasiment claustrophobique qu’ils ont eu en étant enfermés dans ces trop longues vacances les obligeant peut-être à une trop grande intimité, comme sur une île déserte. Ludivine, pour finir, associe avec l’avenir. Elle vient de consulter une « voyante », « une tireuse de carte » qui a « vu » son passé avec « ses parents biologiques » et son avenir où « tout ira de mieux en mieux ». Elle nous dit qu’elle croit à cette prédiction. Les patients discutent ensemble de la possibilité ou non de connaître son avenir et de comment faire face à l’imprévisible. C’est la première fois que Ludivine évoque en groupe le fait qu’elle ait été adoptée. Les autres patients ne l’interrogent pas plus pendant la séance. Mais Medhi et Frédéric disent aussi que cela serait bien de connaître l’avenir. Je conclus la séance en disant que leur voyage dans le passé a suscité chez eux une envie d’une machine à avancer dans le temps et, en attendant, je les invite, comme à mon habitude, à revenir à la séance de la semaine suivante.

FACE À LA NOSTALGIE, LE RETOUR

Trois mouvements temporels peuvent être identifiés dans la scène. Tout d’abord, le retour en arrière est rendu possible par la machine à remonter le temps pour retrouver le temps des vacances. Ensuite, l’immobilisation de ce temps retrouvé, qui s’éternise, devient une source d’angoisse. C’est un temps qui isole le groupe du reste du monde avec un risque d’indifférenciation asso- ciée à une probable menace incestuelle que l’on peut supposer devant l’inten- sité de l’angoisse provoquée par la panne de la machine (Racamier, 1995). Enfin, après ce voyage dans le passé, le groupe revient à son point de départ dans la communauté des hommes et peut réinvestir la dialectique remémora- tion-anticipation, comme en témoignent les préoccupations de Ludivine sur son avenir.

Face à la nostalgie de Ludivine pour ses vacances, Frédéric a proposé une solution : revenir en arrière dans le temps et dans l’espace. La nostalgie, en effet, a l’air de connaître la cause de la maladie et elle en indique le traitement : c’est le retour, nostos, et il semble à portée de main, il suffit d’avoir un billet retour. Mais ce n’est pas tout à fait ça… (Jankélévitch, 1974). Le retour sur les lieux n’est qu’un demi-remède et la spatialisation du temps qu’une illusion, même si l’espace autorise toutes les allées et venues. « Ce qui rend la maladie incurable, c’est l’irréversibilité du temps » (ibid., p. 298), l’objet de la nostalgie étant bien sûr le passé. Mais cet obstacle est surmonté dans la scène par la machine à remonter le temps.

L’IDENTITÉ MENACÉE PAR L’OUBLI

Les vacances retrouvées sont agréables et joyeuses au début. Être en dehors du temps procure un sentiment de toute-puissance, l’éternité est possible et la mort n’est plus crainte. Mais l’immobilisation du temps expose à la répétition et à un autre type de mort, l’oubli, qui menace la mémoire et l’identité. C’est ce qui est à l’arrière-plan de toutes les aventures d’Ulysse et de ses compagnons dans l’Odyssée, en particulier quand ils voyagent dans le monde de l’inhumanité qui est le monde de la solitude et de l’isolement sans sociabilité véritable et sans hospitalité (Vidal-Naquet, 2000). C’est un monde immobile, sans mémoire parce que sans mise en récit sauf celui qu’Ulysse en fera s’il s’en sort (Hartog, 1981). La seule exception est toutefois celle des sirènes qui connaissent l’histoire de la guerre de Troie et des exploits d’Ulysse. C’est pour cela qu’elles sont si attirantes, mais si Ulysse va à leur rencontre il mourra et son histoire ne pourra pas être racontée. L’oubli, l’effacement du souvenir de la patrie et du désir d’y faire retour représente ainsi toujours le danger et le mal dans l’Odyssée (Vernant, 1999). Par exemple, sur l’île des Lotophages, certains compagnons d’Ulysse mangent du lotos et ils oublient tout. Ils ne se souviennent plus de leur passé et ne savent plus d’où ils viennent et où ils vont : « Mes gens, ayant goûté à ce fruit doux comme le miel, / ne voulaient plus rentrer nous informer, / mais ne rêvaient que de rester parmi ce peuple / et, gorgés de lotus, ils en oubliaient le retour […] » (IX, 94-7). Ulysse doit les ramener de force : « Je dus les ramener de force, tout en pleurs, / les traîner aux vaisseaux et les attacher sous les bancs » (IX, 98-9). Circé, elle, change les voyageurs en porcs ou en d’autres animaux pour qu’ils ne puissent plus rentrer chez eux, en leur faisant boire une drogue à leur insu : « […] ajoutant ensuite au mélange / un philtre qui devait leur faire oublier la patrie » (X, 235-6).

Calypso (« la cacheuse », « celle qui recouvre ») sauve Ulysse sur son île du bout du monde aux confins de la mer. Il va y rester longtemps, plusieurs années. Mais peu importe le temps écoulé, puisque chaque jour est identique aux autres. Calypso tente de le cacher à tous les regards et a espoir de lui faire oublier le retour. C’est là que débute le récit d’Homère sur les aventures d’Ulysse. Zeus décide de faire rentrer Ulysse avec l’aide d’Athéna et d’Hermès : « Mais son destin est de revoir les siens, de revenir / en sa haute demeure et sur le sol de son pays » (V, 114-5). Calypso, pour le convaincre de rester avec elle, lui offre d’être immortel et de rester continûment jeune pour qu’il oublie Pénélope et Ithaque. « Elle sut me choyer, me nourrit, me promit / de me rendre immortel et jeune pour toujours. / Mais mon âme jamais ne se laissa persuader. / Je restai là sept longues années à baigner / de pleurs les vêtements qu’elle m’avait donnés » (VII, 256-60). Le drame d’Ulysse est ce dilemme. L’immortalité proposée par Calypso est une immortalité anonyme. Si Ulysse accepte, il faudra qu’il renonce à son identité de héros du retour, du nostos. Il est celui qui est prêt à accepter toutes les épreuves pour rentrer et se retrouver. Il ne peut pas renoncer, sinon aucun récit ne pourra être fait de ses aventures. Il n’y aura plus d’Odyssée et Ulysse n’aura plus d’identité narrative (Ricœur, 1985 ; Taïeb, 2017). Aucun aède ne chantera son histoire, son kleos, c’est-à-dire sa gloire et sa mémoire (Hartog, 1981). Son fils Télémaque, avant son retour, se met d’ailleurs aussi en quête du kleos de son père auprès de Nestor et de Ménélas. Si Ulysse restait caché près de Calypso, tout en demeurant en vie à jamais, il ne serait pas si différent des morts qui sont chez Hadès, les « sans-nom » qui ont perdu leur identité parce qu’on ne s’en souvient plus et que donc plus rien ne se raconte sur eux. Ulysse les a rencontrés en allant consulter le devin Tirésias et ne veut pas leur ressembler. Contrairement au monde inhumain, « être dans le monde humain, c’est être vivant à la lumière du soleil, voir les autres et être vu par eux, vivre en réciprocité, se souvenir de soi et des autres » (Vernant 1999, p. 119).

LE TRAVAIL DE LA RECONNAISSANCE

Arrivé à Ithaque, un vrai parcours de la reconnaissance de soi à la recon- naissance mutuelle attend Ulysse (Ricœur, 2004). Ulysse ne reconnaît pas Ithaque au début et Athéna le rend, lui, aussi méconnaissable. Sa quête de reconnaissance est progressive (Vernant, 2001). Il se fait reconnaitre d’abord par Télémaque : « C’est moi qui suis Ulysse, ayant beaucoup souffert, beau- coup erré, / qui reviens au bout de vingt ans dans ma patrie » (XVI, 205-6). Il va se faire ensuite reconnaître par ceux dont il a besoin : Eumée le porcher et Philaetios le bouvier. Euryclée, sa nourrice, va le reconnaître par une cicatrice. Pénélope utilise un signe connu seulement d’Ulysse et d’elle-même. Un des pieds du lit conjugal ne peut pas bouger parce qu’il a été construit par Ulysse à partir d’un olivier enraciné dans la terre, « enracinement qui fait reconnaître le chez soi » (Cassin, 2013). Le lendemain, Ulysse se fera reconnaître par Laërte, son père : « Et puis, en parcourant ce beau jardin, je te dirai / les arbres que tu m’as donnés : j’étais encore enfant, / je te suivais et t’en demandais tel ou tel, de l’un / à l’autre nous allions, tu me disais leur nom et m’en parlais » (XXIV, 336-9).
Après son absence, Ludivine aussi a besoin de se reconnaître. Qui suis-je dans votre regard ? demande-t-elle au groupe. Ai-je changé ? Elle a aussi besoin de reconnaître le meneur de jeu et de refaire en quelque sorte connaissance avec les autres patients. D’où vient Medhi ? Marie sera-t-elle « remplacée » ? Elle ira même jusqu’à inverser les prénoms de Frédéric et d’Ethan. Les enjeux identificatoires et identitaires de chacun resurgissent et s’exacerbent au début de la séance. Medhi vient de loin, mais un de ses grands-pères s’est battu pour la France. Il revendique ainsi sa place dans le groupe et se révolte contre l’injus- tice qu’il a ressentie : « Et pourtant je n’ai pas pu partir en vacances ».
Comme Ulysse chez les Lotophages, chez Circé ou chez Calypso, le groupe a refusé l’immobilisation du temps. Il vaut mieux rentrer que rester dix ans en vacances. Cette quasi-éternité est trop menaçante et trop indifférenciante. Elle expose à la dissolution des identités de chacun et à l’oubli. Ce temps retrouvé et suspendu est une source de plaisir au début mais il ne doit pas trop durer. Il propose d’abord un contenant protecteur mais finit par devenir oppressant en provoquant une angoisse d’ordre claustrophobique.
Un dernier jeu autour de la temporalité a lieu encore dans l’Odyssée. Athéna intervient pour allonger la nuit des retrouvailles entre Ulysse et Péné- lope. Elle fait en sorte que le soleil arrête la course de son char. Ce n’est pas l’éternité, c’est juste une nuit très longue pour partager les récits et se retrou- ver. En effet, même si le poème est achevé, le voyage ne l’est pas. Ulysse doit repartir, comme Tirésias le lui a dit. Il doit voyager portant une rame polie jusqu’à ce qu’il parvienne chez des gens qui lui demandent ce que fait cette pelle à grain sur son épaule. Il doit aller chez ceux qui ignorent la mer et planter chez eux la rame dans la terre. Alors seulement il pourra rentrer chez lui pour vieillir et mourir.
DE L’ILLUSION VERS LA DÉSILLUSION
Le retour en arrière avec la machine à explorer le temps peut être vu comme une tentative de retour aux origines pour arrêter, au moins un moment, le travail du deuil originaire. Le deuil originaire est, selon Racamier, le processus « par lequel le moi, dès la prime enfance, avant même son émergence et jusqu’à la mort, renonce à la possession totale de l’objet, fait son deuil d’un unisson narcissique absolu et d’une constance de l’être indéfinie, et par ce deuil même, qui fonde ses propres origines, opère la découverte de l’objet comme de soi, et l’invention de l’intériorité » (Racamier, 1992, p. 29). Le psychodrame rend l’illusion du retour figurable dans le jeu. Mais cette immobilisation du temps doit être brève sinon elle confronte à une indifférenciation insupportable et à une disparition du moi. Il vaut mieux renoncer à cette illusion d’immortalité. C’est le « paradoxe identitaire » de la traversée du deuil originaire : « Le moi se trouve dans ce qu’il perd » (ibid., p. 30). Pour Winnicott, la capacité de revenir de ses illusions est une condition de progrès et de croissance psychiques : « La tâche ultime de la mère est de désillusionner progressivement l’enfant, mais elle ne peut espérer réussir que si elle s’est d’abord montrée capable de donner les possibilités suffisantes d’illusion. » (Winnicott, 1971, p. 21). La machine à remonter le temps en allant dans le passé et en y revenant permet, par le jeu psychodramatique, de reparcourir le chemin de l’illusion vers la désillusion, un chemin expérimenté par un groupe de patients dont la mémoire s’enrichit des souvenirs de ce voyage. La dialectique entre remémoration et anticipation, c’est-à-dire entre espace d’expérience et horizon d’attente, est ainsi redéployée et relancée (Ricœur, 1990).
Une fois de retour, le temps n’est plus immobile, il passe et il est, en plus, imprédictible. Des devins, comme Tirésias, ou des voyantes, comme celle que Ludivine a consultée, seraient bien utiles. En attendant, le cadre même du psychodrame avec la promesse faite aux patients par les thérapeutes d’être là chaque semaine permet de faire face en partie à l’incertitude du futur. La promesse permet, en effet, de relancer l’action face à l’imprédictibilité du monde (Taïeb et al., 2010). Elle permet de « disposer, dans cet océan d’incerti- tude qu’est l’avenir par définition, des îlots de sécurité sans lesquels aucune continuité, sans même parler de durée, ne serait possible dans les relations des hommes entre eux » (Arendt, 1961, p. 302). Aucune nouvelle action ne serait possible sans la promesse : « Si nous n’étions liés par des promesses, nous serions incapables de conserver nos identités ; nous serions condamnés à errer sans force et sans but, chacun dans les ténèbres de son cœur solitaire » (ibid., p. 303).
Expérimenter des jeux sur la temporalité, figurer et partager les désillusions entraînées par les pertes et les deuils et construire ainsi un passé commun pour tenter d’agrandir l’aire des possibles relationnels de chacun, tels sont finale- ment les moyens proposés par le psychodrame de groupe aux patients pour « sortir des ténèbres » et ne pas être privés de mémoire et d’histoire comme les « sans-nom » du royaume d’Hadès (Benjamin, 1940 ; Aulagnier, 1989).

 

RÉFÉRENCES
Anzieu, D. (1994). Le Psychodrame analytique chez l’enfant et l’adolescent. Paris : Puf, 2005.
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Aulagnier, P. (1989). Se construire un passé, Journal de la psychanalyse de l’enfant, 7, 191-220.
Benjamin, W. (1940). Sur le concept d’histoire. Dans Écrits français (p. 423-455).
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Cassin, B. (2013). La Nostalgie. Quand donc est-on chez soi ? Paris : Autrement.
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Winnicott, D.W. (1971). Jeu et réalité. L’espace potentiel. tr. C. Monod et J.B. Pontalis.
Paris : Gallimard, 1975.
Hiver 2018
Dr. Olivier Taïeb
Service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent,
de psychiatrie générale et d’addictologie
Centre de jour pour adolescents « L’entracte »
Hôpital Avicenne
125, rue de Stalingrad
93009 Bobigny Cedex
olivier.taieb@nullaphp.fr

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