Une maltraitance peu connue: l’inhumanité tranquille

« Ma mère disait “Je ne voulais pas d’enfant”;“j’ai fait mon travail” ; plus tard, lorsque nous sommes partis de la maison : “ Je respire ; enfin libérée des soucis, des maladies… ”
Mon père était distant. On n’existait pas pour lui. Mon frère a fugué de l’armée : ce n’est qu’alors qu’il s’est mobilisé.
Est-ce que je compte pour eux ?
Notre fils Charles est le plus indépendant ; il dit “ Je me débrouille ”, il est indépendant. À l’âge de 4-5 ans, il a fait de l’encoprésie, nous avons été voir un psychologue. Il nous a dit que c’était sa façon de dire “Je suis là”. Récemment, il m’a dit “ Il faut que je te parle ”. Il voudrait que je l’aide davantage. Mes parents ne m’ont jamais aidé, moi. Il m’a dit “J’aimerais que tu me téléphones pour me demander comment ça va”. Il voulait que ce soit moi qui m’intéresse à lui, pas lui qui me demande tout le temps. Il a bien fait de s’adresser à moi.
Avec ma femme, nous avons créé un espace de discussion à propos de la vie des enfants.
Chez moi il n’y avait plus de structure familiale dès l’âge de 16 ans. C’était chacun pour soi. Nous, en quelque sorte, on était “en pension”. D’ailleurs, on n’osait pas inviter des amis de peur qu’ils constatent cette indifférence de nos parents. Ils n’étaient pas reçus.
Il n’y avait pas de lien.
“ Chacun est seul et doit se démerder tout seul ”. Moi je m’accommodais.
Par rapport à ma mère, je suis préoccupé. Elle pourrait décéder d’un jour à l’autre. Je crains d’avoir des remords, j’aurais peut-être pu être plus sympa avec elle. Elle ne me demande plus de la véhiculer mais je continue à lui faire ses paiements.
Je me soucie toujours du bien-être des autres, de faire passer leurs erreurs, j’arrange les choses pour qu’ils ne souffrent pas. »

Quels commentaires ces extraits de séances peuvent-ils susciter ? D’une façon générale, ils nous confrontent à une pathologie effrayante, encore mal connue, celle de la quasi-absence de liens humains au sein d’une famille. Une mère qui semble avoir vécu ses enfants comme un fardeau et le leur avoir fait clairement sentir. De son côté, un père qui avait, lui aussi, la même attitude détachée vis-à-vis de ses enfants. Bien entendu, ce comportement n’a rien à voir avec l’ambivalence normale d’un parent envers sa progéniture, mais s’assimile bien plus à une forme de maltraitance très subtile, peu visible, mais d’autant plus épouvantable, qui pourrait être formulée de la sorte : « Tu existes physiquement pour moi mais je n’ai aucun lien psychique avec toi ». Variante de ce que Racamier appelait la «concrétude » ou de l’« inanisation » ? Dans le premier cas, l’autre (le fils !) est réduit à un seul corps physique ; dans le second, son psychisme est dénié. Variante d’un comportement meurtriel ?
Ce qui est particulier encore, est qu’ici, cette maltraitante semble avoir été présentée aux enfants comme normale, banale presque. Si le premier frère semble s’être révolté et avoir, grâce à ses troubles de comportement, réussi à attirer l’attention de ses parents, le second semble s’être résigné. De toute évidence, les rapports qu’il entretient aujourd’hui avec ses enfants sont entachés de la même inhumanité que celle qu’il a lui-même subie. La seule, et immense, différence est qu’il en parle à un psychothérapeute. Laborieuse, touchante mise en mots, compréhension, dénonciation. Une nouvelle relation, vivante, se crée.

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