Conant : “1984”, la destruction de la vérité

« Mais cette version ne réussit toujours pas à identifier ce que le Parti exige de ses membres, car il n’est pas disposé à reconnaître qu’il y a des cas où (a) et (b) sont en contradiction. Quand O’Brien demande à Winston combien il a de doigts levés, il ne veut pas simplement que Winston croie qu’il y a cinq doigts en face de lui parce qu’il se trouve que le parti veut qu’il croie qu’il y a cinq doigts en face de lui. Il ne veut pas simplement que Winston rejette le témoignage de ses sens en faveur de ce que lui dit le Parti. Et O’Brien ne veut pas non plus que Winston en concluant qu’il y a cinq doigts en face de lui, adopte une révision systématique de nos concepts (…). Dans ses conversations avec Winston, O’Brien n’a nullement l’intention de s’engager dans un processus où il s’agirait d’enseigner à celui-ci de nouveaux concepts et, à partir de là, finalement, une langue complètement nouvelle. Il ne veut pas simplement que Winston croie quelque chose qu’on pouvait exprimer en novlangue en disant « Je vois cinq doigts » mais qui aurait un sens complètement différent de la même suite de sons en anglais ; il veut que Winston croie qu’il y a cinq doigts en face de lui. O’Brien veut que Winston regarde ses quatre doigts levés et, si le Parti veut qu’il croit qu’il y a cinq doigts, qu’il voie cinq doigts, et que la raison de sa croyance qu’il y a cinq doigts en face de lui soit (non pas que le Parti veut qu’il le croie, mais) qu’il voit cinq doigts. »

James Conant, Orwell ou le pouvoir de la vérité, Ed. Agone, p. 123.

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